Autour des mots

Joue, jouons, jouez

06 mars 2009

Transports torrides (Ginette Fanfiole)

Rose_champagne_infinite_bubblesNous étions partis pour Vénus dans deux capsules séparées, convenances obligent, mais néanmoins synchrones, histoire de ne pas nous perdre de vue. Le port spatio-temporel était un dédale impénétrable et pour des novices tels que nous, des arrivées décalées étaient à coup sûr le meilleur moyen de nous perdre à jamais.
Cerise était trop jolie pour que je prenne le risque de l’égarer à une époque indéterminée. A vrai dire, nous avions de tout autres égarements en projet. Aussi nous traversâmes le cosmos de concert dans une élégante ellipse avant de nous poser sur le dôme des arrivées. Le contrôleur nous demanda nos passeports, ce qui était pure rhétorique étant données les circonstances. Pour tout passeport, l’apostrophe de ce fonctionnaire dans la langue de Voltaire serait bien suffisante.

Cerise parlait français couramment, émaillant ses phrases en véranglais de gallicismes tout à fait savoureux dans ce contexte inattendu. La seule évocation d’une gelée à pierre fendre nous aurait ouvert les portes de n’importe quel four, mais l’utilisation courante du français était un véritable sésame sur Vénus. Les autochtones n’avaient pas oublié comment le spationaute Eric Dupont leur avait rendu la joie de vivre en atténuant les feux trop ardents du soleil sous les bulles salvatrices d’un Champagne rosé de caractère seul capable de régénérer leurs cerveaux altérés.
Une pléthore de bulles flottaient d’ailleurs dans l’atmosphère de la planète, faisant écran aux rayons trop brûlants. Vénus était devenue une planète pétillante et pleine de gaieté. Cerise salua le fonctionnaire appliqué et tendit ses deux mains en coupe pour recueillir quelques gouttes du précieux liquide qui pleuvait.
« Je bois à votre santé et à celle de tous les Vénusiens assoiffés, déclama-t-elle avec emphase dans l’oreille du douanier. Que votre chemin ne soit pas trop chaud, que votre soleil ne soit pas trop ardent. Souhaitez-nous bonne chance, si nos analyses sont bonnes nous allons nous marier. Seul un syndrome de politique du pire aurait pu nous mettre en échec, mais le Champagne aidant, l’optimisme était de rigueur. Notre union fut célébrée.
Le voyage n’était pas terminé. Après le vol Terre-Vénus, c’était l’embarquement pour Cythère.

Ginette Fanfiole

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29 octobre 2008

L'heure verte (Ginette Fanfiole]

Une nuit noire était tombée sur la petite ville, le bar allait fermer.  Le patron nettoyait les tables d’un coup de torchon avant d’y poser les chaises retournées. La serveuse finissait d’essuyer les verres. Guillemin, la tête entre les mains, se remémorait la suite d’évènements qui l’avait mené là.

Il se faisait une joie de voir la jolie Zélie. Il s’était levé en sifflotant, mis en gaieté à l’idée de leur rendez-vous pour déjeuner. Un repas professionnel soi-disant, un prétexte pour déjeuner en tête à tête. Ils devaient se retrouver au parc de la main d’or et Guillemin avait décidé de ne pas se rendre au bureau ce matin là.
Il fit une toilette soignée, se rasa de près, tendit, la main vers le flacon de parfum que sa sœur lui avait offert pour son anniversaire. Non, il n’aimait pas ça, pourquoi avait-il conservé ce truc ? Sa sœur avait parfois de ces idées ! Il se coiffa avec soin, puis ébouriffa ses cheveux. Pas de gel non plus, c’était bon pour les gamins de maternelle. Choisit un jean repassé de frais, un polo rayé, enfila ses converses, passa une veste légère.
Il était tôt encore, il décida de partir à pied, un peu de marche dans le frais soleil d’automne l’aiderait à passer le temps. Depuis deux mois, maintenant, il essayait d’apprivoiser une Zélie timide et craintive,  il espérait bien que cette fois, elle sortirait un peu de ce comportement strict et raide qui contrastait avec son allure simple de jeune femme sans façon et sans complexe. Mais pas sans complexité.
Il aimait son attitude sérieuse et concentrée quand ils étudiaient ensemble un projet d’affiche. Il aimait voir son regard un peu grave s’appuyer sur les travaux futiles qu’ils réalisaient ensemble. Un jour, fugacement, il avait surpris ce regard-là posé sur lui. Dans l’instant il avait chaviré. Depuis il n’avait de cesse de se rapprocher d’elle.
Et son sourire. Pas le sourire commercial et impersonnel qu’elle destinait aux clients, non. Le sourire complice qu’ils échangeaient parfois, quand ils avaient enfin réussi à satisfaire un client difficile, à calmer un chef de service grincheux, à amadouer une femme de ménage fatiguée et acariâtre. 
Il souriait benoitement aux passants comme on bâille aux corneilles, quand il vit arriver à sa hauteur une voiture lancée à vive allure. Elle le dépassa. Aussitôt derrière lui un crissement de pneus, un choc effroyable, le fracas de la tôle broyée, des cris. Quelque chose le heurta dans le dos, il se trouva propulsé dans le parc, dans l’odeur mouillée des feuilles mortes. Il resta sur le ventre quelques minutes, immobile, hébété.
C’est le froid qui le fit bouger. Il ne réussit pas à se relever tout de suite, il s’agenouilla péniblement, s’assit, et frissonna. Le temps avait changé, brutalement. Les feuilles, molles et humides, s’étaient raidies, figées sous l’effet du givre. Il regrettait de n’avoir pas pris sa bonne vieille doudoune bien chaude plutôt que cette veste, fort seyante ma foi, mais pas très adaptée à la température ambiante. Il grelottait. Le temps avait changé bien vite, il faisait si doux tout à l’heure.
Il se redressa, étonné de n’être pas blessé après un tel choc. Il ressortit du parc, le téléphone à la main, pour appeler les secours. Il s’attendait à trouver les véhicules accidentés, la voiture qu’il avait croisée sans doute. Un attroupement s’était formé, il s’approcha, vaguement étonné de ne croiser que des personnes en costume d’époque. Enfin, d’une autre époque. Il chercha machinalement du regard un photographe, un cameraman, il s’agissait sans doute de figurants, on devait tourner un film, ou bien il y avait une manifestation… Curieux qu’il n’ait pas remarqué tout ça  avant. L’accident, sans doute.
Il s’adressa à un homme d’une cinquantaine d’années, en redingote et haut de forme : « Il n’y a pas de blessés ? »
L’autre le regardait, l’air soupçonneux, et répondit avec hauteur.
-    Et pourquoi y aurait-il des blessés, monsieur ?
-    Mais, l’accident ?
-    L’accident ???
-    Oui, les voitures… En parlant il observait le boulevard. Rien. Rien qui aurait pu expliquer ce bruit épouvantable et le choc qui l’avait projeté au sol.
-    Les voitures ??? L’autre l’observait maintenant avec curiosité.  Une calèche passait, tirée par des chevaux.
-    Quel film tournez-vous ici ?
-    Film ??? Mais de quoi parlez-vous ?
-    …
Quelque chose n’allait pas. Le boulevard goudronné quelques minutes plus tôt était maintenant pavé. Abasourdi, il s’éloigna de l’homme en titubant et entra dans un café qu’il connaissait bien. 
« Encore un ivrogne » pensa le bourgeois en hochant la tête . Guillemin sur le seuil, observait la salle. Non, ça n’allait pas. Le mobilier design qu’il connaissait avait été remplacé par des banquettes de moleskine, des chaises de bois et des tables de marbre. Il s’affala sur la banquette, et faillit en dégringoler quand une servante accorte et gouailleuse vint lui demander : « Et pour môssieur, ce sera quoi ? »
-    Zélie ! Est-ce que tu peux m’expliquer ?
-    Zélie ? Pi quoi encore, qui c’est celle-là vieux cochon ? Moi mon bonhomme j’ai point changé, c’est Mathilde. Tu veux ton absinthe, comme d’habitude. T’as de quoi payer, au moins ?
Il posa sur la table un billet de vingt euros pour preuve de sa bonne foi.
-    Et d’où tu nous sors ça, mon bon ami ? C’est pas avec ce bout de papier que tu comptes payer tout de même ? Va t-y encore falloir te faire crédit ? au moins écris-y quelques vers.
Guillemin leva vers elle un regard si désemparé qu’elle eut pitié. Sans un mot elle tourna les talons et lui apporta un plateau. Machinalement il accomplit des gestes qu’il ne connaissait pas, posa sur le verre la cuillère à absinthe avec un morceau de sucre, versa l’eau, goutte à goutte, remua… Il vida son verre, lentement, gorgée par gorgée. Un jeune homme s’approcha de sa table, lui offrit un autre verre. Guillemin ne disait rien, ne remercia même pas, immobile, les yeux dans le vague, cherchant à comprendre. L’autre haussa les épaules et s’éloigna.
Zélie-Mathilde allait et venait dans la salle, sans plus s’occuper de lui. Il sirotait son verre, à petites gorgées. La tête lui tournait. Dehors, le ciel rougit, puis s’obscurcit. Il restait là, le cerveau embrumé par l’alcool. D’autres jeunes gens étaient venus lui parler, plusieurs fois le plateau était revenu, il rejouait le rituel de la fée verte, inlassablement. Il ne comprenait pas. Il se prit la tête dans les mains, se remémorant les évènements qui l’avaient mené là, essayant de comprendre.
Ses bras glissèrent, il s’affala sur le marbre froid. Il s’endormait. Zélie revint et le secoua : « Allez, faut partir maintenant monsieur Paul. Monsieur Arthur, il viendra plus à cette heure. » Guillemin la regardait, ahuri.

Ginette Fanfiole

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11 septembre 2008

L'œuf de Newton (Ginette Fanfiole)

Photo et chat de Ginette Fanfiole
ChatLa pomme était tombée sous le charme. Une pomme sous un charme ? D’où venait-t-elle ? Il leva la tête pour percer la clé du mystère, écarquillant les yeux, prunelles arrondies sous le coup de l’étonnement. Ce n’était pas la première fois qu’il était témoin d’évènements étranges. La veille encore, merveille des merveilles, il avait vu un œuf suivre le chemin rigoureusement inverse, en ligne droite, de bas en haut, pour retrouver l’architecture protectrice du nid duquel il était tombé. Un œuf étrange aux couleurs chatoyantes.

Il s’étira de tout son long, roulant sur le dos pour mieux examiner l’arbre. Rien d’intéressant, les œufs n’étaient pas encore éclos. La poule couvait, sur une basse branche. Une poule dans un charme, que faisait-elle ?  Il la vit piquer du bec l’œuf bizarre, qui éclata dans un nuage de poudre. Un brouillard en sortait, qui prenait forme, tel le génie de la lampe d’Aladin. Un génie au féminin. Une espèce de fée, une déesse. Vénus sortant d’un œuf.
La brume de plus en plus dense s’épaississait, s’opacifiait. L’apparition se faisait femme, de toute beauté. Elle sauta lestement au sol, s’approchant du félin allongé dans l’herbe. Il tendait les pattes vers elle, sortant ses griffes puis les rentrant dans leur étui de fourrure douce.

Le chat était déçu, un peu, qui espérait bien croquer le poussin au nid, mais déjà la main de la femme se posait sur son dos pour le caresser. Quand elle lui gratta les joues, il se mit à ronronner sans façon. Elle s’accroupit pour le regarder, et il vit. Tout au fond de son œil d’or, il vit le nid, dans le nid, un autre œuf, dans l’autre œuf, son semblable, aussi beau qu’elle était belle. Un homme comme sorti d’une œuvre d’art antique. Apollon en personne.

Le chat sauta sur la branche et la poule s’enfuit en caquetant des protestations véhémentes. De la patte il joua, l’œuf tomba, la coquille se brisa, l’homme s’échappa. Pas bien loin. Le matou bondit, l’attrapa, le croqua.

Lentement il s’enfla, se transforma. Se leva sur ses deux pattes de derrière. Il ramassa la pomme, la tendit à la femme, qui croqua. A pleine bouche. La gourmandise était née. Juste avant elle la jalousie. L’enfer n’était pas loin.

Ginette Fanfiole

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Posté par Christine_ à 22:48 - Ginette Fanfiole - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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