sorbonneMai '68 était déjà fini. Après deux voyages rapides à Athènes, en Grèce et à Ségovie, en Espagne, avec Juanita (ma fiancée depuis notre entrée à la Sorbonne photo) et après les examens de fin d'études (permis par De Gaulle  uniquement pour les étudiants étrangers, pendant l'été '68), nous étions partis pour La Paz,  sa ville natale, chez ses parents, pour nous marier et, selon nos projets, retourner après en Europe pour commencer notre vie professionnelle de traducteurs multilingues...

De Paris à Buenos Aires (via Dakar, Sénégal) sur Air France, aucun problème. dc3Mais, plus tard, la sensation dans le vieux DC3 Dakota déglingué, de la compagnie LAB (Lloyd Aéreo Boliviano), qui faisait du ... slalom entre les sommets des Andes (parce qu'il ne pouvait pas monter plus haut) et l'aterrissage tout à fait inattendu à A_El_Alto_mountains_98ssp356El Alto, à 4.200 mètres d'altitude, l'aéroport le plus haut du monde (*) photo , avec des bonbonnes d'oxygène sur les étagères pour les cas urgents de dyspnée, avec en plus la vue générale de la ville de La Paz, à 500 mètres plus bas, faisaient couper le souflle à tout étranger nouveau venu. Juanita, née et élevée à ces altitudes, n'avaient pas de problème. Moi, au début, pour m'habituer au manque d'oxygène, j'avais arrêté de fumer pendant quelques mois et, le matin, au lieu de café je buvais une infusion de feuilles de ... coca (mais, oui, celles dont on fait la cocaïne), avec du cognac, ce qui aidait le sang à circuler. Tout ça pour combattre les effets du "sorojtchi", le mal de l'altitude(*) en langue aÿmará...

Son père, Armando Pagano, Argentin émigré, réussi en Bolivie, directeur et co-propriétaire de la Librairie Gisbert, la plus grande du pays, m'avait trouvé très sympathique. Il rigolait tellement avec ma façon de prononcer  l'espagnol, carrément à l'ibérique, qu'au bout d'un mois j'avais adopté son accent argentino-bolivien et tout était parfait. Un mois plus tard, j'avais gagné un concours public proposé par "COMIBOL" (Corporación Minera de Bolivia) pour traduire quelques 1000 pages de texte sur les mines du pays  (étain, antimoine, charbon, etc.). Ça me faisait pas mal d'argent de poche pour préparer mon mariage et pour ne pas dépendre tout à fait de mon futur beau père.

Lac_TiticacaIndiens_AymaraNous étions devenus inséparables. Il m'emmenait à la chasse au canard sauvage, sur le Lac Titicaca photo, en compagnie des indigènes Aÿmará et de quelques pêcheurs de la tribu des Uru qui ne parlaient  pratiquement pas l'espagnol et qui restaient abasourdis en me voyant plonger dans les eaux glacées du lac ... Tiahuanacu_Il me montrait les ruines de l'ancienne civilisation de Tiahuanacu  (antérieure à celle des Incas), la Puerta del Sol, à travers laquelle les rayons du soleil passent en ligne droite uniquement aux deux solstices, de l'été et de l'hiver...porte_du_soleil

On sortait en bons copains, faire les 400 coups, il m'emmenait aux boîtes de nuit qu'il fréquentait, où il me présentait ses petites namourettes, on buvait ensemble, pendant le jour, du "maté" et du vin à l'argentine, mais la nuit, c'était du whisky à l'américaine, de la vodka à la russe, de la gnole à la bolivienne ou, simplement de la bière(*). Il avait essayé de m'apprendre à jouer au golf, mais je me sentais beaucoup trop jeune pour ce sport bourgeois que je trouvais désuet. dino_bowlingPar contre, il avait fondé, avec ses amis du golf, un petit club privé de Bowling qu'ils appelaient "Hoyo 19" (Trou 19), signifiant que, après les 18 trous du golf, il fallait se faire le 19ème: le bowling. Alors là, c'était une autre paire de manches: En quelques mois, j'arrivais souvent à vaincre mon futur beau-père (déjà champion à l'époque) dans des duels homériques (dûment arrosés naturellement), chose que non seulement il n'appréciait guère mais que, blessé dans son orgueil de "macho", il avait fini par ne plus me blairer comme au début et faire semblant que tout était normal. En ce qui concerne le bowling, plusieurs années plus tard, j'étais arrivé à être champion de mon pays, en 1982 photo, participer à des tournois internationaux et même à la Coupe du Monde en Hollande, avec un ranking de Numéro 30 au monde. La plupart des champions grecs postérieurs, dont un champion européen, l'actuel président de la Fédération Grecque, et.al., sont mes disciples. Mais ça c'est un autre chapitre de ma vie et je ne sais même pas si ça vaut la peine de l'écrire.

Bref, revenons à nos moutons: il était grand temps de commencer à penser au mariage. Je ne voulais pas m'éterniser en Bolivie. Mon parrain serait  Waldemar Spada, un autre Italo-Argentino-Bolivien, ami et compagnon de nos vadrouilles. CochabambaIl avait même contribué aux dépenses pour notre voyage de lune de miel à Cochabamba photo, une ville sympathique, à quelques ... 2 km plus bas que La Paz, bien folklorique, comme toute la Bolivie d'ailleurs. Les cadeaux de mes beaux parents pour le mariage furent un mignon tailleur de velours vert et quelques bijoux pour leur fille. Rien pour moi. Moi, je devais continuer mes traductions pour mon argent de poche et notre voyage de retour pour l'Europe. Mais Juanita était enceinte. Les médecins lui avaient conseillé de ne pas voyager dans son état, parce que la brusque différence de l'altitude pourrait s'avérer néfaste. J'avais dû me rendre à l'évidence. Je travaillais comme un fou.

À la veille de Noël 69, j'avais accompagné Juanita chez son gynécologue, le dr. Mollinedo, un des meilleurs du pays. Il nous a conseillé d'attendre une meilleure dilatation. Deux jours plus tard, le 26 décembre, il nous a proposé d'accélérer le processus pour diminuer les douleurs de Juanita bien qu'une césarienne coûterait 3 fois plus que le normal. Après l'intervention, il était sorti pour me dire que tout était parfait, que j'avais un fils, qu'il ne me fallait plus qu'attendre 2-3 heures pour qu'elle se réveillât de l'anesthésie et qu'il devait partir (à cause de Noël) et il s'en fût.
Effectivement, peu de temps après, Juanita s'était réveillée, je n'ai eu que le temps de lui dire que nous avions un fils et elle s'était rendormie ... pour ne plus se réveiller, à cause de l'hémorragie interne dûe à la faute impardonnable d'un professionnel (?) qui voulait fêter Noël... Je ne peux plus continuer...

Un an plus tard, j'acceptais le poste d'Attaché de Presse près l'Ambassade de Grèce à Buenos Aires en Argentine où j'ai vécu jusq'à la chute du régime militaire en 74. Avec mon fils, Jorge, 38 ans déjà (encore un Grec polyglotte de la Diaspora, perdu dans le monde) je maintiens une communication formelle ou typique mais, tout de même, très intense ...
Les répercussions psychologiques de cette époque tragique ne font qu'un autre chapitre de ma triste vie...

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(*)  CURIOSITÉS DE L'ALTITUDE

#Tout, à La Paz et ses alentours, est "le plus haut du monde": L'aéroport "El Alto", comme son nom l'indique, le Lac Titicaca, le champ de golf, etc ...
# L'hippodrome: Les Boliviens voulaient avoir aussi l'hippodrome le plus haut du monde. Ils l'avaient donc construit dans un bel endroit (San Miguel de Calacoto), à quelques km de La Paz mais, au bout de 3-4 mois, ils avaient dû fermer boutique et vendre le tout, parce que les pauvres chevaux, crevaient à l'arrivée, faute ... d'oxygène. (C'est là qu'une entreprise avait créé une ville-satellite où mon beau-père finissait de construire une maison, où j'avais vécu pendant 2 ans, et où j'allais chaque fois que je visitais le pays.)
# Le stade: Dans sa moitié qui se trouve au soleil, tout le monde est en manches de chemise, ou torse nu, chapeaux de paille, savourant des boissons glacées; en face, dans l'autre moitié du stade, à l'ombre, tout le monde porte des pulls, des manteaux, des gants, des bonnets de laine (les fameux "lluchu" multicolores des Andes) et boit du café chaud. L'explication est que la chaleur du soleil ne se dissipe pas. Il fait très chaud au soleil et très froid à l'ombre.
# On peut boire du café ou du thé bouillant, de la soupe, etc. sans se  brûler: l'eau arrive à bouillir bien avant les 100 degrés.
# À cause de la pression atmosphérique, le sang ne circule pas facilement, il coagule vite et les blessures ne saignent jamais trop. En contrepartie,
on "tient" beaucoup plus d'alcool parce que le sang est plus dense.
# Les gens de race blanche ont toujours les joues rouges.

# Le coeur des natifs est presque deux fois plus grand que le normal et leur  cage thoracique est beacoup plus grande, à cause de l'effort pour respirer.
# Il est bizarre qu'avec tout ce manque d'oxygène, les Indiens ont assez de souffle pour jouer parfaitement de la flûte, celle de Pan, appelée "quéna", ou d'une multiple triangulaire, appelée "sampoña" (mot d'origine inexplicablement grecque: "symphonie").
# Mouches, moustiques, fourmies, cafards et autres insectes n'existent pas.
# Pour faire une grillade de viande en plein air, il faut souffler ou "faire du vent" tout le temps parce que le feu ou les charbons s'éteignent vite.
# Par conséquent, assurance incendie, ça n'existe pas.
# Les Indiennes portent toujours sept (7) larges jupes de différentes couleurs, l'une sur l'autre et, en général, pas de culotte, ce qui leur facilite la tâche pour pisser en public, assises au bord du trottoir, sans que personne ne s'en rende compte (la petite flaque jaune qui en découle reste couverte par les larges jupes).
# Les fameux chapeaux melon des Indiennes de La Paz viennent, généralement, ni plus ni moins, de la maison Borsalino (!) et gare à celui qui ose leur toucher le chapeau. Il serait plus facile de leur flatter la croupe (?). Chaque région bolivienne est désignée par un chapeau féminin exclusif et spécifique mais moins cher. Autrement dit, on sait d'où vient chaque femme d'après son chapeau.